L’industrie agroalimentaire au cœur du système alimentaire mondial

L’efficacité économique du modèle agro-industriel tertiarisé se fait souvent au détriment de l’environnement, en générant des injustices sociales entre pays et entre acteurs des filières. La durabilité ne sera assurée que par sa cohabitation avec un modèle alternatif fondé sur la proximité et sur des réseaux de petites entreprises, qui valorisent le patrimoine naturel et culturel spécifique des territoires.

à l’échelle de l’histoire de l’humanité, la transformation de matières premières agricoles périssables en denrées stockables et utilisables pour la préparation des repas (ce que nous appelons aujourd’hui ” industrie agroalimentaire “) est une activité très ancienne. Elle est probablement née au néolithique, il y a environ 11 000 ans, en même temps que l’agriculture et la sédentarisation, avec la fabrication de farines et de semoules de céréales, de fromages et de boissons fermentées, le séchage et le fumage de viandes et poissons.

Cette activité est restée très longtemps intégrée à la production agricole sous une forme artisanale et familiale. L’industrie agroalimentaire (IAA), au sens contemporain du terme, n’est apparue que tardivement (xixe siècle) au cours de la révolution industrielle. Elle trouve son origine, comme d’autres secteurs (textile, métallurgie), dans l’innovation technique : procédé d’extraction du sucre de betterave [Chaptal et Delessert, 1811], méthode de stérilisation thermique en conserverie [Appert, 1802], fabrication du chocolat [Meunier, 1824] en sont quelques exemples. Ce foisonnement d’innovations s’accompagne de nouvelles formes d’organisation de la production, avec le passage de l’artisanat aux manufactures industrielles. Les grandes firmes agroalimentaires (Nestlé en Suisse, Unilever aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, Liebig en Allemagne, etc.) apparaissent à la fin du xixe siècle ou au début du xxe. Toutefois, les structures de marché ne vont évoluer significativement qu’à partir de la Seconde Guerre mondiale [Rastoin, 2000].

Aujourd’hui, l’IAA se situe au cœur d’un très important complexe économique (le ” système alimentaire “) dont la finalité est de nourrir les hommes, le plus souvent à travers des rapports marchands [Rastoin et Ghersi, 2010]. La place des IAA dans les filières composant le système alimentaire est variable selon les pays. On observe cependant une convergence mondiale vers un modèle agro-industriel tertiarisé, modèle au sein duquel l’IAA occupe une position-charnière stratégique que nous caractériserons dans un premier temps. Sur cette base, nous présenterons ensuite les tendances à la globalisation et à la financiarisation de ce modèle, pour enfin esquisser deux scénarios prospectifs de long terme pour les IAA.

Hétérogénéités et convergence des industries agroalimentaires

L’IAA se situe, dans une très grande majorité de pays, au premier rang du vaste sous-ensemble des industries manufacturières, avec un poids variant de 10 à 30 %. Avec près de 4 000 milliards de dollars de production et plus de 25 millions de salariés en 2009, son importance s’explique à la fois par une proximité technique et économique avec l’agriculture (valorisation de matières premières basiques) et par une fonction de demande incontournable : l’alimentation.

Cependant, cette industrie est d’une grande hétérogénéité dans sa structure et dans l’espace géographique. L’IAA est composée de nombreuses filières (transformation des céréales, des oléagineux, des produits animaux, par exemple) dont les caractéristiques technologiques, économiques et managériales confèrent à chacune d’entre elles des spécificités marquées. Par ailleurs, les contraintes agro-climatiques, de marché et de niveau économique font que les profils d’IAA sont variables selon les pays. En 2009, les pays à haut revenu (PHR), soit 16 % de la population mondiale, représentaient 64 % de la production en valeur de l’IAA mondiale (72 % du PIB mondial), tandis que les pays en développement (PED) affichaient respectivement 32 % de la population et 6 % de la production.

La dynamique de l’IAA est ” plate ” dans les pays riches, soutenue dans les pays émergents, et rapide dans les PED, ce qui confirme le caractère basique et démographique des marchés alimentaires : dans le processus de croissance économique, l’IAA constitue un secteur de démarrage dont l’avantage est de mobiliser peu de capitaux et beaucoup de travail et d’accompagner, par la baisse relative des coûts de production des aliments, l’essor des autres biens de consommation. Pourtant, la plupart des gouvernements négligent de stimuler ce secteur. Dans les PHR, la remarque reste valable, car si les besoins courants sont saturés et donc la demande stagne (marché ” mature “), l’apparition d’exigences nouvelles (environnement, santé…) crée de potentiels relais de croissance économique pour l’IAA.

L’hétérogénéité de l’agroalimentaire demeure certes très forte, mais elle s’érode, comme dans la plupart des activités capitalistiques, sous la pression de trois forces puissantes et interdépendantes : la concentration, la globalisation et la financiarisation.

Une concentration rapide dictée par les économies d’échelle

Dix pays concentrent 85 % de la production mondiale de l’IAA et 70 % des salariés. Fait notable, à la suprématie absolue des grands pays riches (États-Unis, Allemagne, France, Japon) a succédé, au début des années 2000, un partage du leadership mondial avec les pays émergents : Chine, Russie, Brésil, Inde.

La concentration doit aussi s’apprécier au niveau des entreprises. Selon nos calculs [Rastoin, 2008], si l’on considère les secteurs les plus avancés du point de vue de la technologie et du marketing, comme par exemple les produits laitiers ultrafrais, les boissons non alcoolisées, les produits de grignotage, l’oligopole se réduit à une poignée de firmes contrôlant près des 3/4 du marché. Le profil moyen des firmes du top 10 de l’IAA témoigne de la taille et donc du pouvoir économique considérable de ces entreprises : en moyenne près de 47 milliards de dollars de chiffre d’affaires (CA), 119 000 employés, résultat net d’environ 3,7 milliards de dollars, en 2007. À titre de comparaison, la première entreprise française, Danone, est au 12e rang, avec 17 milliards de dollars de CA (5 fois moins que le numéro 1 Nestlé) et 1,9 milliard de dollars de profit (6 fois moins que Nestlé). Notons que l’hégémonie états-unienne reste une réalité : dans le top 15, 9 firmes sont américaines. Les quelque 8 000 filiales étrangères des 100 premières firmes agroalimentaires mondiales sont largement présentes dans les pays émergents et les PED, ce qui accroît la concentration du capital agroalimentaire dans les PHR.

Les ” franges ” de cet oligopole sont peuplées de plus de 600 000 entreprises dans le monde – en majorité petites et moyennes entreprises (PME) et très petites entreprises (TPE) – qui ” maillent ” densément l’espace rural et périurbain, avec des produits ” territorialisés ” privilégiant souvent la qualité organoleptique et les cultures locales [Noronha Vaz, Nijkamp et Rastoin, 2008]. Dans l’Union européenne, les TPE (0 à 9 salariés) et les PME (10 à 249 salariés) représentaient en 2009 86 % des 360 000 entreprises de l’IAA, 63 % de l’emploi et 48 % du CA [CIAA, 2011].

Des performances économiques et technologiques élevées

La concentration résulte de la recherche de compétitivité. Dans les systèmes alimentaires industrialisés, le marché de l’IAA est constitué majoritairement par la grande distribution (GD), elle-même très concentrée (dans l’Europe occidentale, les ménages y font plus de 80 % de leurs achats alimentaires). La concurrence entre firmes de la GD s’exerce principalement par les prix au consommateur et donc par les prix nets payés aux fournisseurs de l’agroalimentaire. Il y a donc une obsession des gains de productivité dans l’IAA poussant à diminuer le coût unitaire fixe par l’augmentation de la taille des usines (économies d’échelle, substitution de la main-d’œuvre par mécanisation et robotisation). Les progrès technologiques ont permis à la fois de réduire sensiblement les pertes et d’améliorer les contrôles de qualité sanitaire des produits. Cette prouesse saint-simonienne a deux revers : la diminution considérable des emplois (nombre de sites industriels divisés par quatre  La stabilité des effectifs dans l’IAA est due aux petites entreprises compensant par la création d’emplois les destructions importantes au niveau des grands établissements de plus de 500 salariés.et des effets négatifs sur l’environnement et la sécurité alimentaire). Partout, le processus de concentration s’observe dans l’agriculture et l’IAA dès que les circuits de commercialisation se modifient, avec l’arrivée des chaînes de magasins de grande surface [Reardon et Minten, 2011]. Selon nos estimations, en 2010, 55 % de la population mondiale fréquente les supermarchés, s’insérant de fait dans un système alimentaire de type agro-industriel.

La concentration dans l’agroalimentaire a une autre justification : l’exigence de sûreté alimentaire (non-toxicité des aliments). La crise de l’ESB (vache folle) du milieu des années 1990 et celles qui ont suivi (salmonellose, etc.) ont incité la GD à mettre en place des procédures de surveillance de qualité et de traçabilité très contraignantes au niveau de l’IAA. Aujourd’hui, le système alimentaire vit sous l’empire des normes (IFS, BRC, GlobalGap, etc.) élaborées en partie par la GD. Leur coûteuse application est un passage obligé pour les entreprises agroalimentaires souhaitant être référencées par la GD.

Enfin, la concentration assure le financement des investissements immatériels (innovation et communication) qui permettent de gagner des parts de marché, grâce à l’effet de levier autorisé par la taille. Ces investissements sont considérables. Ainsi, laR&D représentait en 2008 environ 1,5 % du chiffre d’affaires des grandes entreprises agroalimentaires de l’OCDE, tandis que, selon les produits, la publicité représente entre 5 et 15 % du prix final. Là encore, les effets d’échelle jouent et avantagent les grandes firmes.

La trajectoire historique de l’économie de marché fait qu’aujourd’hui, dans les PHR, l’IAA dépense plus en services (logistique et marketing principalement) qu’en matières premières agricoles. On est passé d’une structure moyenne de prix final d’un aliment ” 40/A-40/I-20/S Parts en pourcentage des matières agricoles (A), transformation industrielle (I) et services (S) dans un produit alimentaire.” à ” 20/A-30/I-50/S ” en un peu plus d’un demi-siècle dans les pays européens : l’IAA est ainsi devenue une industrie tertiaire [Nefussi, 2004], étrange paradoxe ! En réalité, la structure des coûts révèle d’une part l’évolution des comportements des consommateurs et d’autre part un ” partage ” de la valeur économique du bien reflétant les pouvoirs de marché des différents acteurs des filières.

Une industrie (agroalimentaire) qui n’échappe pas aux lois d’airain de la globalisation et de la financiarisation

En dépit de ses nombreuses spécificités liées à l’exploitation de matériaux vivants, l’IAA tend à se banaliser et devient une industrie de biens de grande consommation mondialisée et pilotée par les marchés financiers, sans pour autant assurer la sécurité alimentaire.

Une globalisation rapide des marchés agroalimentaires

La globalisation se caractérise à la fois par une intensification des échanges internationaux de toute nature, par une nouvelle géopolitique de ces échanges et par des modifications en profondeur au plan managérial, impulsant de nouveaux modes de gouvernance. L’IAA a accompagné ce mouvement beaucoup plus facilement que l’agriculture en raison de sa capacité à rendre stockables et transportables des produits périssables (les matières premières agricoles).

La manifestation la plus visible de la globalisation est celle de la croissance soutenue quoiqu’irrégulière du commerce international. Les exportations mondiales de produits agricoles et alimentaires ont ainsi été multipliées par 4,4 dans les 30 dernières années pour avoisiner 1 000 milliards de dollars en 2009. Néanmoins, les commodités agricoles (matières premières de base) connaissent une progression beaucoup moins rapide que les produits transformés issus de l’IAA dans les échanges internationaux (dont l’exportation représente, en 2009, 40 % du commerce total des produits agricoles et alimentaires). L’Union européenne est la première puissance agroalimentaire mondiale avec 54 % des exportations et 49 % des importations mondiales de produits transformés. Les 3/4 de celles-ci sont constitués de flux intra-communautaires, mais même en n’en tenant pas compte, la suprématie européenne se confirme : 31  % des exportations et 22 % des importations mondiales, loin devant le Mercosur (respectivement 20 % et 2 %) et l’Alena (10 % et 17 %). Néanmoins, la croissance rapide des exportations totales de produits alimentaires bruts et transformés de la ” ferme du monde “, le Brésil, et des autres pays émergents, remodèle inexorablement le panorama du leadership mondial.

Cette dynamique est cependant conditionnée par l’achèvement du cycle de Doha dont l’objectif est de démanteler les protections tarifaires et les obstacles techniques au commerce pour les produits agricoles et de l’IAA. Dans un contexte d’enlisement des négociations, les accords régionaux et bilatéraux se multiplient en aggravant souvent les distorsions internationales. La question géopolitique qui se pose alors est celle de l’évitement d’un duopole hégémonique États-Unis/Chine par une construction politique euro-méditerranéenne et africaine. Les avatars actuels de la gestion économique de la zone euro font douter d’une telle perspective à moyen terme.

La globalisation a également un impact sur l’organisation des activités productives. Depuis quelques années, un phénomène nouveau se développe : la répartition à travers le monde, selon les critères coûts/avantages, des activités fonctionnelles des grandes firmes, c’est-à-dire des services de recherche, de gestion des ressources humaines, d’informatique et de finance. Cette géostratégie est motivée par deux critères : la recherche de marchés en croissance et celle d’avantages en termes de coûts de production, ce qui explique les deux récentes vagues d’investissement en Europe centrale et orientale, et en Asie.

La question la plus controversée est ici celle de la délocalisation des unités industrielles en fonction des avantages concurrentiels. Cependant, ce mouvement ne bénéficie pas aujourd’hui aux PED, qui ne sont concernés que par 0,06 % (agriculture) à 2,8 % (agroalimentaire) des investissements directs à l’étranger (IDE). Au contraire, ces pays font encore les frais de cette stratégie de localisation d’activités sur des sites avantagés par les coûts fixes unitaires et surtout l’organisation et la technologie, situés dans les pays riches ou émergents. À partir de ces sites, les produits sont exportés dans le monde entier, comme le montre l’exemple du poulet congelé standard américain ou brésilien inondant les marchés africains, détruisant les filières locales et faisant disparaître, à terme, le patrimoine culinaire régional.

La globalisation concerne aussi les risques sanitaires (vulnérabilité accrue aux pandémies suite à la concentration de la production animale), les nuisances environnementales (pollutions et gaz à effet de serre), les organisations professionnelles et les ONG. Les mouvements de contestation multi-pays sont de plus en plus fréquents et amplifiés par les technologies de la société numérique. Dans l’agroalimentaire, les crises déclenchent des réactions internationales plus ou moins bien coordonnées mais de plus en plus visibles, comme on a pu le constater lors de la flambée des prix de 2008.

Source: Regards sur la terre

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